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Carrère, Emmanuel
Un roman Russe (+++)
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Il est difficile de résumer et de définir un roman Russe, parce qu’il est à sa manière une sorte d’ovni littéraire qui dépasse les genres. Il se joue des frontières littéraires pour développer ce qui est à la fois un journal intime, le carnet de bord d’un réalisateur, le récit d’une saga familiale et d’une passion amoureuse. C’est le propre du génie romanesque que de ne pas être simplement figé dans une forme (cf. l’art du roman) mais de pouvoir articuler différents éléments, récits dans un collage qui a du sens.
Certains ont vu dans un roman Russe, un nouvel opus de la vague autofiction qui prédomine les lettres françaises récemment et l’ont critiqué. Pour ma part, le genre importe peu au regard de la qualité du livre. Le problème de la majorité des autofictions est surtout que ce sont de mauvais livres, mal écrits, mal construits ou inintéressants. Ce n’est pas le cas d’un roman Russe. Et c’est peut-être le petit miracle d’Emmanuel Carrère. Il raconte l’histoire de sa passion amoureuse avec une Sophie. Une histoire difficile, avec bien entendu des coucheries, des orages, des bonheurs, des différences entre les protagonistes etc. Banal ?
En fait pas tant que ça parce que l’originalité d’Emmanuel Carrère se retrouve dans son écriture. Il s’agit d’une véritable mise à nu. A la lecture de cette histoire, on y sent une dureté, une violence, une noirceur qui sont rares. Emmanuel Carrère est sans concession avec lui-même, avec ce qu’il a vécu. Le lecteur sent qu’il n’y a pas de jeu, pas de légèreté. Il s’agit ici de trifouiller le plus profond des choses, des mots, des pensées. Le mérite de l’auteur est de ne pas faire de son lecteur un témoin éloigné mais presqu’un acteur pris quelque part au milieu des déchirements, des envolées de cette passion complexe. Il y a quelque chose de viscéral et d’essentiel, de nécessaire dans la manière dont ce texte est écrit qui le distingue des autres textes similaires.
D’autant plus qu’excellent romancier, Emmanuel Carrère, mêle cette histoire à celle d’une quête personnelle, une quête identitaire qui est encore plus intéressante à mes yeux. Il essaie de comprendre, de décrypter la fêlure intime qui fait de lui l’homme qu’il est, un écrivain, cet écrivain là. Déchiré, complexe, sombre et envoûtant. Cette quête est un processus de réappropriation d’une généalogie, celle d’une famille de Georgiens que l’histoire et ses grands sabots va pousser à émigrer en France. Suivre l’enquête d’Emmanuel Carrère sur ses origines russes, sur ses grands parents et plus particulièrement son grand père qui se trouve être une personne aussi torturée que lui est un cheminement riche, une fois encore très intime mais aussi très difficile, très âpre. Les sinuosités, les sombres recoins de cette histoire familiale sont exposés et révèlent la face cachée d’une famille. Un traumatisme qui court d’une génération à l’autre est là, tapi. Et à vrai dire, on s’en tape un peu que ce traumatisme concerne aussi Hélène Carrère d’Encausse, la mère de l’écrivain et la secrétaire perpétuelle de l’académie Française. Ce livre vaut plus que ça.
Emmanuel Carrère arrive à faire de la Russie un fil conducteur, un pivot entre sa quête des origines, son problème identitaire et sa passion amoureuse. La Russie est le point de départ du livre et de ces trois sujets. Alors qu’il était parti couvrir l’histoire incroyable d’un prisonnier hongrois resté enfermé pendant cinquante ans dans un hôpital psychiatrique russe à Kotelnitch, s’ouvre sous ses pieds un abîme dans lequel il s’engouffre. Il veut faire un film sur la vie à Kotelnich. La Russie, les voyages pour réaliser ce film entre autres, permettent de tisser des liens entre les trois explorations poursuivies par le livre. La Russie est une pierre angulaire qui lui permet de travailler d’abord, de poursuivre sa quête des origines, de se confronter à lui-même et qui a une importance dans le délitement de son histoire avec Sophie.
Ce qu’il y a de moins intéressant dans un roman Russe, ce sont finalement les passages de « cul » et les longueurs concernant la nouvelle publiée par Emmanuel Carrère dans le monde. Pour le reste, un roman Russe est pour moi une œuvre intéressante, dense et présentant une structure narrative à même d’exploiter ses différents thèmes, et qui offre plusieurs niveaux de lecture. Emmanuel Carrère est un des écrivains français les plus intéressants de ces dernières années et il le confirme.
La classe de neige (+++)
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J'aime beaucoup cet écrivain français. Il montre une fois de plus une maitrise et un talent certains. Il aborde ici d'une façon originale, une des craintes les plus mises en avant de ces dernières années: le mal fait aux enfants. Son angle de vue, celui du petit nicolas qui part en voyage en classe de neige, valorise le livre. L'auteur nous fait pénétrer dans son histoire par le langage, l'univers de cet enfant un peu gâté, timide, rêveur, surprotégé. L'essence du livre est dans l'atmosphère qui justement s'appuie sur ce frêle personnage. Il y a d'abord une espèce de pression silencieuse, puis un suspens diffus et carrément une grande angoisse qui envahissent l'univers mental du jeune homme et donc le livre. Le mal rôde autour du petit Nicolas sans que le lecteur arrive à déterminer sa nature, sa présence. L'intuition est là, un peu effrayante, incertaine jusqu'au final. Il y a une efficacité psychologique redoutable qui tient le lecteur jusqu'au dénouement terrible, une atmosphère paisible et angoissante en même temps. Bien.
L’Adversaire (+++)
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Jean-Luc Romand est un mystère pour tous ceux qui connaissent son histoire. Un affabulateur dont l’imposture longue de vingt ans s’est terminée par une tragédie d’une absolue horreur : le meurtre de sa femme, de ses deux enfants et de ses parents. Au-delà d’un fait divers extraordinaire, l’auteur a perçu l’enjeu que représente cette affaire. Il a compris l’importance de la question de l’identité dans cette affaire. Qui est Jean-Claude Romand ? Est-ce qu’il le sait lui-même, est-il possible de le savoir à travers les brumes d’une mythomanie devenue obsessionnelle ? Que savons-nous des autres, de ceux qui nous entourent, jusqu’à quel point peuvent-ils nous tromper ? Au-delà de ces questions, il y a aussi ce drame qui dessine le mal absolu, incompréhensible. L’Adversaire. Le livre n’est pas un simple récit de ce fait divers et de son exploration psychologique. L’auteur se raconte face à l’indicible, expliquant la genèse et l’écriture de son roman qui l’ont amené à se confronter à Jean-Claude Romand. Il réfléchit sur nos rapports avec cette tragédie, ceux des visiteurs de Jean-Claude Romand à la prison, des juges, des témoins, des journalistes. Toutes ces réactions qu’il rapporte nous ramènent à la question de savoir comment gérer cette histoire hors de nos normes. Le livre est réussi parce qu’il transcende le fait divers pour aller au cœur de l’histoire, du personnage, du contexte, afin de finalement s’interroger sur le mal, l’identité, la rédemption, la religion, notre rapport au mal.
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